chapitre 5 : Le film

J’ai préparé du café, déroulé les volets automatiques. Le ciel de ce matin, encore très tôt, n’est que mélange de grisaille et bruine. Mon bureau donne sur cette cour sombre qui ne laisse entrer que peu de lumière. J’ai allumé la lampe. Maintenant dans ma bulle, carnet de notes sur les genoux, les premiers rushes des interviews réalisées de Maro, puis de Fanny le jour suivant, défilent sur ma station de montage, en boucle. Je remarque avec curiosité qu’elles se sont assises dans la même position, un peu en oblique, profil droit, visage penché sur le côté, jambes croisées. D’avoir vécu ensemble, elles ont fini par se ressembler. Je me souviens de fois où, de dos, de loin, il m’arrivait de ne plus parvenir à les identifier, de savoir laquelle était Maro, laquelle était Fanny. Leur façon de marcher, de se mouvoir, d’hésiter, la longueur de leur cheveux qu’à une époque elles s’étaient mutuellement coupés, leur bassin, leur bras. A force de manger la même chose, de boire les mêmes bières, les mêmes vins, d’avoir la même activité physique, de rester au lit, de dormir serré. Leur voix aussi, comme elles s’exprimaient, au téléphone souvent je les confondais.

Maro s’est livrée plus que je ne l’aurais cru. Fanny a porté la casquette de l’indulgence, sans qu’on ne sache si c’est de son propre gré ou pour son image. Elles sont puissantes à l’écran, toutes les deux à leur manière. Maro, par sa fragilité, son arrogance un peu cachée, Fanny parce qu’elle maitrise et les lumières et les objectifs.

Maro : « Bon, tu sais, voilà j’ai été avec cette fille, on va taire son prénom, hein ? Quand on s’est quitté, j’ai vachement grossi. Cinq kilos. A cause du stress. Parce que je ne bougeais plus de chez moi, de mon lit,j e dévorais pour oublier, je buvais trop aussi. Y en a qui maigrisse, moi c’est l’inverse. Quand je suis heureuse, j’ai l’appétit coupé, mais dès je suis en dépression, il faut que je bouffe. Manger me remplissait du vide que je ressentais d’elle, tu comprends. Elle avait fait ses clics et ses clacs sans prévenir… Je suis rentrée du travail, plus tôt que d’habitude, à la pause déjeuner. Franchement je croyais encore dur comme fer qu’on pourrait discuter. C’est ce que j’aimais d’ailleurs avec elle, qu’on parle, même si j’étais loin d’être la meilleure sur ce terrain là. Elle m’a poussée à évacuer, à démêler des situations, parler, parler, encore parler, jusqu’à complètement s’épuiser, quoi… Et puis, elle a dû en avoir sa claque. Elle me répétait « j’en ai ras le cul de toi, de ce mutisme, putain tu fais chier, j’en ai marre qu’on puisse pas vraiment parler, pourquoi tu t’enfermes, pourquoi tu tournes le dos ? J’ai l’impression de me battre contre de l’air, du vent, avec toi depuis sept ans ! » Pourtant je peux t’assurer que je me dévoilais comme je pouvais, j’ai vraiment essayé, et qu’à l’heure qu’il est, elle comprend mieux que quiconque, mieux que moi aussi d’ailleurs, tout le bordel de mon passé. Qu’est-ce qu’elle a pu m’emmerder ! »

Fanny : « Je suis partie parce que je me suis rendue compte un matin que je ne la connaissais pas. Bon, là, face caméra, c’est pas facile, je sais pas si je pourrais raconter comment ça s’est vraiment déroulé mais disons qu’on allait trop loin. Trop loin dans la passion, dans la fusion, dans la dégradation aussi. On n’avait plus de limite et ça devenait dangereux. Donc je me suis barrée, comme ça, du jour au lendemain. J’ai créché chez Clémence pendant un mois, sur son canapé, puis j’ai trouvé une colocation, et à partir de là, j’ai rebondi. Tout le monde pensait que je gérais. De toutes façons, personne ne cherche à trouver le malheur qui se cache derrière un sourire. Bonjour ! Oh salut, comment vas-tu, bien, bien, et toi, comment s’est passé ton week-end ? puis je me suis plongée dans une montagne de dossiers énormes, je faisais que bosser, je m’ignorais. Ce déni de la réalité m’a beaucoup aidé. Je devenais méchante aussi, c’est facile de délier sa douleur dans l’aigreur. Je me souviens d’un jour m’être exagérément énervée contre ma stagiaire chez 20 minutes qui arrivait souvent en retard, et l’était une fois de trop. J’ai décidé de la renvoyer chez elle, normal, sans écouter ses explications. Elle s’est effondrée en larmes, d’ordinaire j’aurais eu pitié, mais là je ne crois pas avoir ressenti le moindre pincement au coeur, en fait, ça ne me touchait pas, c’est comme si plus rien ne pouvait m’atteindre. Coeur de pierre, c’est bien comme ça qu’on dit, non ? Bon, c’est clair, j’aurais bien aimé recroiser Maro, une dernière fois, après, quand la peur s’était dissipée, quand on s’aimait moins, quand la page semblait enfin tournée. Un café n’a jamais tué personne, franchement ? Mais bon, elle est comme ça. Je n’ai pu ni la revoir, ni la rappeler. Comme si on n’avait jamais eu le droit d’acter, en face à face, qu’on était séparé. On n’a jamais pu se dire « OK, c’est fini, très bien, on regrette rien, c’était la bonne solution. » Non, elle a préféré retourner le truc contre moi, je suis devenue la fautive. Voilà, elle m’en veut encore de m’être barrée comme ça. Non, attends, Julia, en fait ne le mets pas ça, dans ton docu ! Tu coupes au montage, hein ? »

Maro : « Quand j’ai glissé la clé dans la serrure, je savais déjà. Le vide est aussi palpable que la présence. J’ai tout de suite ressenti le vide de notre appartement derrière la porte. Et voilà, j’ai posé un pied dans le vestibule, je me suis effondrée en pleurs. C’était franchement lamentable. Y avait notre petit chat, tu te souviens, il s’était blotti dans un coin, il n’osait plus en sortir, il tremblait, il sentait. Je ne sais pas comment elle a pu faire ses cartons en si peu de temps, trois heures. Le côté droit du dressing avait été vidé, il restait quelques vieilles fringues qu’elle aurait de toutes façons jetées un jour ou l’autre. Elle avait emporté ses livres, les rideaux du salon, même notre tableau au berger avec ses chèvres, qu’on avait trouvé dans une brocante, on aimait bien triper avec. On disait, un jour nous aussi, on sera là, loin de la ville, dans notre campagne, ensemble. Tu parles ! Donc bien entendu, elle n’avait pas nourri le chat, y avait des mouchoirs dégueulasses qui traînaient partout, là, entre les draps du lit, sur le bureau, le canapé… Elle avait oublié d’éteindre un robinet, ça foutait une ambiance bizarre, le grand mélodrame… Elle avait aussi pris tous les verres à pied, je sais pas pourquoi, ils n’avaient pas valeur, ils venaient de chez IKEA. Tout le reste m’était léguée. Elle n’en voulait plus, et moi avec — elle me reléguait au rang d’objet. Tu ne vaux même pas ça, alors je te laisse là, parmi les meubles… »

Maro et Fanny m’invitaient souvent à dîner. J’aimais leur appartement, chaleureux, décoré avec simplicité, Fanny avait repeint les murs, Maro vouait une passion pour les boiseries, taillées à la main. Souvent on s’installait dans la cuisine, les fenêtres donnaient sur un parc aux arbres touffus et apaisants. Ça se déroulait toujours pareil : Fanny finissait de préparer le dîner, d’installer la table, et Maro enfilait des bières en bavardant. Même dans les couples lesbiens, on finit par retrouver une sorte de machisme naturel. Je n’ai jamais vu Maro aider Fanny pour le repas, elle ne savait pas cuisiner, sa mère l’avait nourrie toute son enfance avec des boîtes de conserve Buitoni.
« C’est quoi ça ? a demandé Maro en enfonçant son doigt dans la mie de pain trempée.
— Mais touche pas avec tes mains, merde !
— Oh, ça va, ça va…
— J’ai fourré le gigot avec une farce. »
Maro a éclaté de rire. Maro était ivre. Ce qui l’aidait à prendre ce ton mesquin.
« Pfff, t’es pas sérieux là ?
— Bah si.
— Attention, du macaron Michelin ! On n’est pas né sous la même étoile, chérie. Non mais quelle bourgeoise ! Comment j’ai fait pour me dégoter une femme comme toi, moi ?
— J’en sais rien. Moi non plus, je sais pas ce que je fous avec toi. »
Ça puait la rancoeur. De ne pas venir du même milieu, d’avoir à se sentir juger, c’était mon sentiment. A force, chacune finissait par en vouloir à l’autre. Maro à Fanny, qui lui en voulait de savoir ne pas lui suffire, qui sentait au fond d’elle qu’un jour elle finirait par partir. Fanny, d’avoir à se justifier, d’avoir à lâcher du lest.
« Bon tu peux me filer un coup de main là, au lieu de gesticuler dans mon dos comme une gosse. Et arrête de triturer la farce, ça s’effrite après…
— Voilà, concluait Maro en ouvrant les bras, me regardant pour me prendre à partie. Encore à me dire que je suis un enfant, enfin j’ai l’habitude maintenant. »
C’était déjà la fin.
Je me retrouvais au milieu de ces querelles et piques, je ne savais parfois plus où me foutre, dans mon coin de chaise, tandis qu’elles passaient soudain de l’animosité à l’amour, en un quart de seconde. Elles s’avalaient. C’était foudroyant à voir pour nous, à vivre pour elles, effrayant, fatiguant aussi.

Elles se sont séparées en plein hiver, comme une sorte de point d’honneur à leur amour, elles s’étaient rencontrées en été. La scission a été violente et froide. On est tous descendu de cinq étages, choqués. Elles se séparent ?  Mais si elles, elles se séparent, alors qui réussira à rester ensemble ? Si on se sentait malgré tout un peu soulagé, on ne pouvait s’empêcher de penser égoïstement. On aurait aimé qu’elles persistent, modèle de notre génération à une époque où les couples peinent à perdurer.

Les visages se meuvent avec difficulté et douleur, l’énergie se trouve en berne. J’ai ramassé Maro sur des bas-côtés de route, boulevard Magenta, place de la Bastille, parfois même dans le fin fond du XIVème, défoncée au gin. Elle ne savait plus où elle habitait. Elle ne pleurait pas, jamais. Restait recroquevillée dans sa peine, on aurait dit qu’elle allait exploser, que son cerveau éclatait. Je suis allée la chercher au poste de police, plusieurs fois, au petit matin, où elle achevait une garde à vue de plusieurs heures — on a fini par lui ôter son permis de conduire. Je n’ai pas voulu avoir de nouvelles de Fanny pendant presque un an. Je crois que c’était par respect pour Maro et je n’ai pas cherché à en avoir. Elle m’a écrit quelques fois, me demandant de ses nouvelles, les mails tombaient vers deux ou trois heures, dans la nuit. Je l’imaginais ivre et fatiguée, à bout d’elle-même pour décider de me les envoyer. J’ai ignoré chacun de ses messages. Quand on s’est croisé par hasard à la projection du dernier Almodovar, bien après, je lui ai menti comme quoi j’avais changé de numéro. En travers de son visage, se dessinait ce mal-être, sourire figé de celle qui a pardonné, sans rancune hein, alors que personne ne réussirait à excuser tout ce qu’elle a pu endurer avec Maro. Je sais aussi que pour l’histoire du numéro, elle ne m’a pas crue. Elle était accompagnée d’une nana plus âgée, qui bosse dans la prod, une femme assez puissante dans l’industrie du film, je la connaissais de nom. On a échangé des banalités, puis on s’est dit, allez salut, à bientôt.

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chapitre 4 : Julia

« Comme je réalise ce documentaire, que je dois me présenter seule, face ma caméra là comme ça sans personne autour, je vais commencer par une liste, une liste à propos de moi, pour peut-être arriver à me sentir plus en confiance, OK, donc je me lance, OK. Voilà, je m’appelle Julia, je suis née à Paris et j’y vis toujours, dans un cinquante mètres carré à Bastille qui me coûte un bras mais que je n’arrive plus à quitter. J’ai toujours exercé le métier de réalisatrice — autrefois, plus jeune, je m’en cachais, mais aujourd’hui j’y réponds avec plus d’assurance. Je me réveille souvent au milieu de la nuit pour consulter mon portable, puis me rendors, enfin me lève aux aurores pour écrire. Je grince des dents pendant mon sommeil, je me surprends à passer un doigt sur mes molaires devenues plates. J’ai une scoliose.Je ne fais pas le tri. Je fume beaucoup trop, j’ai essayé d’arrêter à deux reprises. Je n’aime pas les olives noires quand elles sont cuites, comme sur la pizza, à cause de leur texture devenue tiède et spongieuse. J’aime le cinéma indépendant, les films qui se disent lents, et le romantisme. Je ne prends jamais de congés, sauf en été. J’ai une obsession pour tout ce qui est petit et blanc. J’aime les hommes, j’aime les femmes, je ne mélange pas tout, ce sont des phases, au gré de relations souvent nerveuses avec les hommes et en symbiose les femmes. Je me plonge des soirées entières dans Tinder sans aucun scrupule. J’ai confiance en moi, assez pour paraître jolie. Je dépense beaucoup d’argent. Je ne désire pas d’enfant. Je veux mourir très tard…
Et puis, j’ai foi en l’humanité et en la société. »

J’arrête la caméra. Je pense aux garçons.
Déjà 21 heures, j’entends depuis la fenêtre entrouverte mon studio de travail le brouhaha au dehors, les rues animées, l’appel de l’été qui a commencé. Je sors acheter du chocolat et un pack de bières. Dans cette première avancée vers le magasin encore ouvert jusqu’à tard, je remarque une voiture garée sur le bas-côté, et un mec qui passe alors la tête par sa fenêtre. Il siffle, avec des pupilles vulgaires :
« Putain, t’es la meuf la plus belle que j’ai vue aujourd’hui. » Je trace sans mot, dépasse la voiture. Puis soudain agressif, il lance : « Tu pourrais dire merci au moins ! » La rue donne sur une place, le Carrefour se trouve en face. Des mecs assis sur un banc me voient arriver de loin. J’ai la boule un peu au ventre, maintenant : parce que j’ai toute cette foutue place à traverser sous leurs regards inquisiteurs et excités.
« Tu veux pas sourire un peu ? (ils rient fort) Hein, tu veux pas sourire ? »
J’ai le doigt d’honneur qui me démange mais le retiens. 
Je n’accélérerai pas le pas, je me concentre sur mes jambes pour ne pas trébucher. Il ne manquerait plus que ça. Et puis tant pis, merde, même si je sens leurs yeux sur moi, même si j’entends leurs moqueries. Je vais acheter mon chocolat. Portes qui coulissent, étalages de Lindt et Brossard, je choisis, je paye, tout va bien.
Sauf que je dois revenir. Retraverser. Reprendre le risque. Ressentir la boule.
Je me pose la question : est-ce que je contourne la place par derrière les immeubles, quitte à faire le tour du patelin, quitte à perdre des minutes ?
Non, fuck off, je choisis de traverser encore.
Les mecs sur le banc :
« Hé, hé ! fait l’un.
— Non mais laisse tomber, coupe son copain. C’est une traître. »
Je n’ai pas compris. Tant mieux ? Peut-être. Sourde oreille. Sauf que : il y a encore la rue, avec la voiture. Chaque nouveau mètre, je crois la reconnaître. Boule au ventre, encore. Je la reconnais, vitre baissée, le mec discute avec un autre mec, il me voit, mais je passe trop vite pour une interaction.
Je remonte exaspérée. J’avais passé une belle journée (sans compter le salope que je m’étais pris à 10h du matin parce que j’étais en short dans la rue) mais là franchement, en moins de huit minutes, quatre piques de stress, et tout ça pour du chocolat.
Non je ne sourirai pas. Non je contournerai pas. Je ne suis pas à ta merci. Tout ça pour du chocolat.

Un jour, je me souviens en avoir eu assez, ça m’emmerdait au plus au point. C’est peut-être futile mais ma véritable et grande révolution a été de casser cette tenue insupportable du sac dans le creux du coude ou à la main. J’ai donc commencé à trimballer ma pomme avec un petit sac à dos en cuir trouvé dans une friperie, et il est devenu mon copain, celui qui m’accompagne partout et protège mes arrières. Il me donne une posture différente aussi, je me tiens droite et fière.

Ensuite, j’ai décidé qu’il me fallait répondre. Avec des fuck. Des vrais. Des durs. Je n’avais plus peur, j’étais énervée.
« Hé, t’as les tétons qui pointent !
— Et celui-là, (je lui fais un doigt d’honneur) tu le vois pointer aussi peut-être ? »
J’ai ensuite arrêté de me regarder dans les miroirs. Vitrine, rétroviseur, reflet dans une fenêtre. Je sentais que j’étais enfin prête à m’affirmer d’une toute autre manière. C’est compliqué de ne plus faire la belle, de s’en détacher, ça peut prendre des années. Je savais que je valais désormais plus que leur appréciation. Que ce soit celles des hommes ou des femmes. Patriarcat comme matriarcat. J’ai supprimé les comparaisons, jugements, analyses de moi. J’ai réalisé ainsi mieux me comprendre et surtout mieux m’estimer. Il n’y a ainsi plus d’échelle de la proportionnalité de ce qu’on est, ou ce qu’on n’est pas. Il y a simplement la vie épaisse, euphorique, qui te prend par la main, t’embarque avec elle. Il y a les possibilités nouvelles, à dix ou à cinquante piges. Il y a ce chuchotement près de ton oreille, qui s’installe et ne repartira pas.

Quand je suis tombée amoureuse d’une de mes camarades de classe, la première fois, à 16 ans, et quand je me suis soudain surprise à penser, le soir dans mon lit, à tout le sexe que je voudrais faire avec elle, j’ai tapé mon front contre un mur. Ça me faisait mal, dans la poitrine, ça m’oppressait, je ne comprenais pas d’où ça venait, pourquoi j’avais des visions comme ça, avec elle, pourquoi j’avais tant envie de l’embrasser. Je me répétais « Lesbienne, je suis lesbienne ? » Je n’y croyais pas, certainement parce qu’on ne m’avait jamais donné une vision claire et prometteuse de cette sexualité — davantage, je n’aimais pas comment ça sonnait dans ma bouche : ça sonnait porno. Cette fille qui me faisait tourner la tête était amoureuse d’un mec du lycée, elle en était amoureuse de loin puisqu’il ne savait pas même qui elle était. Ce même mec m’a alors invitée à boire un café, entre deux gorgées il disait m’aimer. Je l’ai fréquenté quelques jours, à la vue de tous dans la cour de récrée, dans l’ultime but qu’elle ne l’aie pas, et qu’ainsi je ne la garde que pour moi — je réfléchissais à l’envers. Bien entendu, elle ne m’a plus jamais adressée la parole, c’était mérité.

Après quoi, ça a dû s’enchaîner assez vite, la roue était lancée. Je mélangeais tout, je débordais de désirs de rencontres, je suintais d’un mal-être qui se reflétait dans ce besoin d’amour. D’abord les lèvres de Benjamin, il embrassait mal, un peu gauche, mais ça lui conférait un certain charme ; puis celles d’Anais, elle mordait fort ; ensuite la langue de Theo qui répondait à la mienne, douce et harmonieuse. La nuque de Florence, les seins de Marie, les jambes de Maxime, les fesses de Sarah, le corps minuscule, attendrissant, si différent de Claire. Les gros coups coeurs, les je t’aime, les je te hais, la Gay Pride, les restaurants, la Villa Rouge, le Pulp qui va bientôt fermer et les pilules de MD. Paris m’a prise par la main dans sa tourmente de fête, de nuits blanches, de lits chauds. Social Club, Baron, parfois faire semblant alors qu’au fond, on ne se sent pas vraiment à sa place. Forcer, essayer encore. On me demande : lesbienne ou hétéro ? Je ne sais quoi répondre. D’abord je m’épuise à m’expliquer, puis je décide d’y renoncer, je n’ai aucun compte à rendre.

Je me souviens avoir fini par éprouver un certain ennui avec les récits de coming out. Dès qu’on parle d’homosexualité, ça tourne autour d’un seul sujet : la sortie du placard. Au bout d’un temps j’en ai eu ma claque. Comme si nos histoires queer ne se suffisaient qu’à la découverte de soi et qu’ensuite on tombait aux oubliettes. Il y a une espèce de phobie à propos de cette vie qu’on mène : on dit des lesbiennes qu’elles restent cloîtrées chez elles en couple (sic), alors que pourrait-on raconter franchement ? On dit des gays qui n’ont de leur temps à qu’à se rencontrer au fond d’une back room depuis qu’on ne meure plus du sida (sic), alors que pourrait-on raconter franchement ? On dit des bis girouettes du sexe enfants insatisfaits perdus (sic), alors que pourrait-on raconter franchement ? La censure de notre monde homo perdure dans l’art, l’actualité, la politique. On existe qu’un laps de temps, à travers un certain désir, qui a lieu entre l’adolescence et la jeune trentaine, pour ensuite finir rayé. Faut-il s’appeler Yves Saint Laurent ou Warhol pour qu’on acclame une identité tout en oubliant les divergences ? — ça fait ainsi partie du personnage. 

Quand le drame s’est produit, entre Moussa et Lorenzo, quand on l’a su chacun à notre tour en trainant sur Facebook — un idiot avait eu le culot d’écrire RIP sur son profil — quand toute cette merde s’est soudain cristallisée en une réalité, il est mort, j’ai aussitôt pensé à une overdose, un truc forcément lié à la drogue.
« Il s’est fait tuer : vingt-sept coups de couteau dans le thorax… »
Je les avais croisés quelques jours auparavant, sur le boulevard Voltaire, il neigeait. Ils se prenaient la tête, stationnant sur le bord d’un trottoir comme s’ils s’apprêtaient à traverser sauf que le feu repassait au vert puis au rouge puis au vert, et eux restaient là, à se confronter. Lorenzo, le nez fagoté dans son écharpe, ne disait mot. Mouss déblatérait, balançant ses bras au milieu des flocons, furax. De cette furie qu’on connait trop bien, décuplée par la jalousie. J’aurais pu aller vers eux mais ça se voyait qu’ils étaient trop énervés, trop éméchés aussi. Coke coupée aux amphets, whisky, vin rouge bas de gamme, ça n’allait jamais vraiment plus loin et c’était suffisant pour les rendre complètement paranos.

Tout le monde voyait bien qu’ils étaient ensemble. Genre, couple à cent pour cent. Eux ne s’affichaient pas, ou seulement quand ils étaient hyper défoncés. J’ai toujours su que Moussa était bi. Il se laissait embrasser par des filles qui avaient envie de le serrer, mais souvent ça n’allait jamais au deçà de là. En revanche, Lorenzo, j’ai jamais vraiment su quoi en penser, tu vois, j’avais l’impression qu’il éprouvait un  immense effroi pour la gente féminine, presque une sorte de haine, un truc peu singulier. Mais il ne cherchait pas à le montrer, au contraire, il se taisait, ce qui foutait à chaque fois un gros malaise. On se connaissait de loin, ils restaient des connaissances, peut-être à cause de nos différences d’âges, eux avaient 23 quand j’en avais 29. Mais certainement aussi parce que Moussa était le meilleur ami de Raphaëlle, et qu’on ne voulait pas tout mélanger. La petitesse du milieu parisien fait qu’on se croisera forcément, une soirée durant laquelle on deviendra les meilleurs potes du monde, mais passée cette nuit, chacun retournera dans son train-train, on s’ajoutera sur Facebook, on se promettra de se revoir sauf qu’il n’y aura certainement pas de suite. Et puis cette imperméabilité étrange qui peut exister parfois entre le monde gay et celui lesbien. J’ai rarement eu, à mon grand dam, un très bon compagnon gay.

J’ai appris la nouvelle pendant ma pause clope, sur le boulevard Magenta devant l’agence pour laquelle je bossais autrefois. Iphone entre les doigts, il m’a fallu quelques minutes pour comprendre ce qui se tramait. J’ai posé des questions à ceux qui les fréquentaient plus que moi, les messages fusaient de partout. Et la peur qui, soudain, nous a tapissé les entrailles. Une peur froide qui fait tomber le coeur. J’avais surtout beaucoup de mal à réaliser qu’il s’agissait d’un meurtre, avec une arme blanche, un couteau putain. J’étais dévastée. J’ai débauché vers 15 heures, impossible de me concentrer du reste de la journée.

On ne sait comment réagir. J’ai voulu d’abord me replonger dans leurs photos, comme un album souvenir, peut-être pour me faire à l’idée qu’ils avaient bien existé en tant que tel, en tant que duo, Moussa et Lorenzo, les inséparables. Les Beautiful Losers, j’ai pensé. Parce qu’ils ne se connaissaient pas depuis longtemps, en réalité, c’était presque comme s’ils venaient de se rencontrer, c’était il y a un an et demi, on m’a dit…
Quinze mois.
Soit rien.
Trop peu.
A peine le temps de se comprendre, d’être en symbiose…
Ou peut-être assez, finalement.

chapitre 3 : Raphaëlle

« Mais quelle chieuse ! Je te promets parfois je lui enverrais bien mon talkie dans sa face. Sa façon de me traiter est pire qu’avec mon précédent boss, tu te souviens, le misogyne du café de la Bastille… Je pensais qu’avec une nana, ça serait relax, tu vois. Sauf qu’en réalité, elle est obsédée par sa personne, colérique, antipathique. Elle me parle comme un chien. Fais-ci fais-ça pas comme ça je sais voilà je sais je sais. Si tu sais, alors pourquoi tu me demandes, pourquoi t’as pris une assistante ? »
Raphaëlle ressert les verres avec leur bouteille de Côte-du-Rhône favori, qu’ils picolent ensemble avec Moussa, chaque mardi, jour de congé qu’ils ont trouvé en commun. Ils s’attablent comme à leur habitude dans un coin de salle d’un petit troquet rue de Belleville, à mi-chemin entre chez l’un et chez l’autre. Une ambiance d’attrape-touriste règne entre ces murs, avec le côté kitsch des années cinquante, les garçons vêtus de béret en biais sur le front, tablier noir sur chemise blanche, la musique toujours la même, du Piaf, ce qui débecte d’ailleurs Raphaëlle. Elle avait immédiatement remarqué les banquettes en cuir soient disant d’époque, pourtant falsifiées. Mais l’ironie donnait son charme au lieu : il n’y avait aucun touriste qui ne passait la porte et le vin se payait très peu cher, à la ficelle.
Moussa lève le bras pour alpaguer le serveur, puis voyant qu’il s’approche, chuchote à Raphaëlle presque sans bouger les lèvres :
« Très mignon, celui-là. Il est nouveau, hein ?
— Tu m’écoutes pas.
— Si, si, je t’écoute. C’est que j’ai besoin d’eau. De beaucoup d’eau. Je me suis mis une cuite hier.
— Génial… Avec Lorenzo, je présume ?
— On pourrait avoir un peu plus de… merci ! » lance Moussa à l’intention du serveur avec allégresse, soulevant la carafe vide que ce dernier empoigne sèchement. Puis se tournant vers Raphaëlle, plus sérieux maintenant :
« Bon franchement, il n’y a qu’une seule solution pour qu’elle se calme, ta Fanny. Couche avec elle.
— Quoi ? »
Raphaëlle éclate de rire, un temps, puis roule des yeux vers le plafond :
« Merci du conseil, je vais aller loin… Ça fait un an que je la supporte, y a rien à en tirer, je te promets…
— Tu fais que parler d’elle, fait-il en se tapotant la joue. Alors peut-être que si, finalement.
— On a sept ans d’écart.
— Pfff, c’est rien ça.
— Mais tu racontes n’importe quoi. De toutes façons, Fanny est déjà presque mariée, sa nana a quarante piges, pleine aux as, et productrice qui plus est. Alors bon…
— Alors bon quoi ? T’es hors sujet, ma cocotte. Je ne te dis pas de briser un couple, ça se trouve elles sont poly, qu’est-ce que t’en sais ?
— Poly ?
— Oui, ouvertes. Genre couple libres, quoi.
— Ah, fais-moi rire. T’as déjà vu un couple de lesbiennes libres, toi ? T’as craqué, Mouss ! Laisse tomber, et puis c’est pas mon genre.
— Comme tu veux, mais sincèrement tu as tout à y gagner. Elle te lâchera la grappe après. Au pire, elle tombera amoureuse.
— Je sais même pas si elle sait pour moi.
— Que t’es bi ? Mais bien sûr qu’elle sait. Hashtag ongles coupés, je te rappelle. Si t’as des doutes encore, touche-lui la main et le reste viendra tout seul. Quoi, tu sais pas ? Oh me regarde pas comme ça… Bah ouais, qu’est-ce tu veux que je te dise moi, c’est votre bite, à vous, non ?
— C’est bon, Mouss, on arrête la discussion là. T’es pénible, merde. On peut jamais savoir si c’est sérieux, avec toi. »
Raphaëlle se remémore, c’était presque hier. Moussa avait ensuite beaucoup ri, il aimait la taquiner, il aimait taquiner tout le monde. C’était sa façon à lui de se cacher derrière son propre malaise, sa faiblesse, celle de ne pas parvenir à s’aimer complètement, de se sentir trop noir, trop grand, trop gay dans ce monde tragiquement normé. Mais il y arrivait avec brio, personne ne trahissait son subterfuge. On le croyait sûr de lui, il parlait fort, le genre de mec insondable et convaincu par sa personne.
Raphaëlle adorait le contempler, avec ce visage aux restes angéliques, que les années avaient rendu plutôt saillant, ce nez en pointe, les pommettes hautes, des yeux aussi sombres que du charbon. C’est vrai qu’on pouvait le contempler des heures, on ne s’y habituait pas.

Depuis le drame entre Mouss et Lorenzo, Raphaëlle avait pallié sa dépression latente en carburant au travail. Elle dépensait tout son temps à balayer derrière Fanny, comme elle disait. Elle s’était transformée en son double, telle une ombre, mais parfois aussi elle endossait la casquette de cendrillon ou de psy. Raphaëlle ne se sentait pas en bonne position, elle marchait sur des oeufs, elle sentait qu’un jour elle exploserait — ou claquerait la porte des studios sans donner d’explications, c’était son genre, la fuite. Elle ne ressentait aucune attache pour Fanny, ni amitié, ni même un soupçon de peine, sinon l’attente de son chèque à la fin du mois et d’une ligne de plus à son CV. Tout ça restait purement professionnel. Elle se glissait dans une peau, le matin, de laquelle elle s’extirpait une fois la journée terminée.
Raphaëlle se dit bi. Complètement, sans équivoque, et sans chercher à en débattre. Elle ne se discute pas, elle se connait, un truc inné. Elle peut te placer des références porno, philo et socio dans une même phrase. Elle a les idées arrêtées, tranchées, elle utilise des mots que je n’ai jamais entendus. J’ai toujours eu de l’admiration face à cette nouvelle génération, pourtant pas si loin de la nôtre, dix ans à peine, mais assez pour qu’ils vous scotchent, qu’on se sente en décalage, comme on a pu aussi avoir le dessus sur nos vieux.
« Et queer ? je lui demande.
— Bah, c’est la même chose, non ?
— Ouais, je sais pas, à toi de me dire.
— Queer, c’est moins précis que bi. Mais tu vois, je suis pas certaine que  ce chaud-froid me plaise. Je suis bi, tu fais avec.
— Alors comment ça se passe, pour toi, au juste ?
— Sérieux, tu me demandes ça Julia ?
— Non, enfin, si…
— Et bien, souvent ça se passe mal, qu’est-ce que tu veux. On est en France, ici, la grande tradi. Si tu ne délimites pas ta sexualité, tu te sens comme rejetée de tous les bords… Les gens veulent savoir, ils veulent du concrêt. Même homo, c’est mieux pour eux, au moins ils savent où te placer. C’est dit. Alors que bi, non, ça fout le merdier. J’aimerais bien qu’on ne me demande plus, jamais. Voilà, ça tu peux le mettre en aparté, dans ton film, sans me citer. »

Elle n’a pas voulu participer au documentaire, ce qui est compréhensible : déjà, il y a la douleur de la tragédie qui se fait encore ressentir bien trop présente dans son coeur ; ensuite parce qu’elle a ce rejet de toute image publique propre à ceux nés dans les années 90. Elle n’a pas Facebook, ni Twitter, seulement un compte Instagram qu’elle garde privé pour son cercle fermé. Elle trouve ça débile, d’utilité unilatérale « pour les vieux qui parlent à leurs vieux potes et leurs vieux gosses, quoi ! Tu vois, mes parents sont sur Facebook, alors qu’est-ce que j’irais foutre là dessus, franchement ? »
On a bu un kombucha à même la bouteille qu’elle avait acheté au marché le matin-même à de jeunes producteurs, puis on s’est promené sur les bords de Seine. Elle est comme ça, la génération de fonceurs, ils n’ont pas le temps de se la coller avec des bières sur le pont Saint-Michel comme on a pu le faire. Eux rêvent de plages californiennes, production et Mercedes coupée. Raphaëlle ne s’en cache pas, et puis « De toutes façons, ici, c’est mort. La France, ça bouge pas, ça reste encré dans ses principes, son histoire, c’est ça qui est beau et ennuyeux à la fois. J’irai à Los Angeles, je veux bosser dans la télé réalité. »

En rentrant chez moi, j’ai pris quelques notes dans mon carnet, phrases dites à la volée, pour ne pas les oublier. Je savais que ça n’était pas déontologique, mais où s’arrête le métier ? Raphaëlle trimballait cette peine qu’elle laissait paraître quand on ne disait plus un mot, comme si elle allait se mettre à chialer entre deux gorgées de thé. Si ça la rendait touchante mais je me suis demandée si elle jouait de moi, me pincer la poitrine pour que je la prenne en pitié.
« Les hétéros me voient comme une girouette qui n’en fait qu’à sa tête ; les homos, comme un imposteur. Alors que je demande rien au peuple, je fais que suivre ma volonté, mes sentiments. Je sais pas, t’as déjà couché avec des hommes, toi ?
— Oui, je réponds en levant les yeux vers elle, longiligne si singulière, pourquoi ne s’est-elle pas lancé dans une carrière de mannequin, elle aurait roulé sur l’or avec sa gueule et ses dents du bonheur à la Vanessa Paradis à l’époque de Be My Baby.
— Donc tu me comprends quand je dis qu’on peut passer de l’un à l’autre sans problème.
— Oui, je sais.
— T’es bi, toi ?
— Non, pas vraiment… J’ai essayé d’être bi, mais ça ne fonctionne pas pour moi. En fait, coucher avec un homme, ça reste OK, mais dès qu’il s’agit d’avoir une relation longue, laisse tomber, c’est le bordel, ça m’est juste…
— Insupportable ?
— Non, plutôt… impossible. C’est à cause de la véracité de mes sentiments.
— Donc t’as jamais formé un vrai couple hétéro ?
— Un vrai couple hétéro ? Non mais fais-moi rire là, ça veut dire quoi ça ?
— Ça veut dire la France.
— OK, disons que j’ai tenté, deux fois, mais ça a toujours tourné au fiasco total. Parce que je les aime pas, tu vois. En réalité, je n’arrive à aimer vraiment et sincèrement que les femmes.
— Donc tu te retrouves pile entre les bi et les gays, right ? »
Puis elle rigole, un peu amère, remue de la tête pour désapprouver. J’allume une cigarette et tente de ramener la conversation à mon sujet :
« Il était quoi, Moussa ?
— Pffff, j’en sais rien, j’ai jamais vraiment compris. Je dirais que Moussa était bi tangente gay. Et Lorenzo gay tangente bi, voilà.
— Alors t’as tout dit. Queer, en somme… Comme ça, plus besoin de formaliser avec des définitions, ou de dramatiser avec des pourcentages. Tu fais ce que tu veux.
— Ouais, fait-elle blasée, moi je pense que ça ne change strictement rien. On devrait simplement arrêter de débattre, tout le temps. » Puis elle a sorti du fond de sa poche, un morceau de papier journal usé, qu’elle devait trimballer depuis le meurtre, comme pour se faire à l’évidence, se rappeler dans des moments de doute ou de chagrin que ça a vraiment existé, pour être giflée par la réalité.

LE PARISIEN

« Un jeune homme de 21 ans, qui a reconnu avoir tué son ami à coups de couteau lundi soir, à Paris, a été déféré au Parquet de Nanterre et mis en examen pour assassinat. Inconnu des services de police, il a invoqué une relation amoureuse « très compliquée et démesurée » qu’il entretenait avec le jeune homme depuis environ un an pour expliquer son geste criminel. Vingt-sept coups de couteau ont été portés au ventre de la victime, lui aussi âgé de 21 ans. Selon la police, l’homicide a eu lieu dans l’appartement de l’auteur présumé. Le jeune homme avait échafaudé un plan pour se débarrasser du corps mais son père, qui a découvert les faits, l’a encouragé à se rendre. »  

Quand l’affaire a explosé, les journaux s’en sont emparée comme du pain béni. Ils allaient régaler le français moyen, ils lui feraient avaler leur mie pourrie avec de petites cuillères dorées. Les gros titres, le beau scandale, deux homos et un meurtre à l’arme blanche, en plein Paris. Leur histoire a d’abord été exposée comme une amitié romantique entre deux hommes qui aurait dérapé, on prenait des pincettes, on ne savait pas sur quoi on s’épanchait. Puis une ordure de journaliste qui a fouiné dans les alentours, interrogeant les voisins de l’immeuble, a découvert qu’ils vivaient ensemble depuis plus d’un an, que c’était plus qu’une simple amitié, et a relancé le débat sur son site à dix milles entrées. On ne pointait plus que leur homosexualité, jusqu’à finalement se délecter pour leur penchant binaire, ce qui les rendaient aux yeux de tous encore plus frappés. On pouvait lire entre les lignes comme quoi le fait de danser sur deux pieds, ça donnait sens à leur folie, ils avaient le choix, ils auraient pu trancher merde, t’es hétéro ou t’es pédale ? J’ai presque cru qu’un journal en ligne ou un blog obscur allait bientôt tartiner leurs propos d’une « possible tendance à la pédophilie ». Ils y ont heureusement échappé, parce que bien trop jeunes encore aux yeux de la société pour en être catégorisés. Je me souviens avoir beaucoup pensé à leurs mères respectives prises au milieu de cette tornade d’injures, suppositions et critiques. Puis j’ai beaucoup imaginé leur quotidien, à elles, comment vivre après, loin devant, après, quand une année aura passé, comment faire désormais ? Se lever, aller aux  courses, ranger le courrier, plier les draps, manger. 

Se lever, aller aux courses, ranger le courrier, plier les draps, manger.

chapitre 2 : Fanny

Fanny se contemple brièvement dans le miroir de sa loge avant de pianoter sur son téléphone un dernier tweet. Son assistante, Raphaëlle, se tient debout derrière elle, lui remettant en place des mèches de cheveux échappées du chignon en le vaporisant de laque, avant de lancer mécaniquement :
« Plateau dans 5 minutes, direct dans 15.
— Voilà, voilà, c’est bon je sais, répond Fanny sèchement, j’ai l’horloge au corps. Donne-moi mes notes, s’il te plait, elles doivent être dans mon sac. »
Raphaëlle est une fonceuse qui s’exécute. Elle ne rétorque jamais, ne bronche pas, elle accuse les coups. Cette grande perche brune d’un mètre quatre-vingts, yeux opales, peau de porcelaine, fraichement sortie d’école de commerce, lui obéit depuis plus d’un an comme une servante. « La soif de réussite… Paillettes, likes et tapis rouge, pense Fanny en la regardant se mouvoir dans son dos, audience au max pour se faire payer sa jolie vie par des marques. Si à l’époque j’avais pu y croire autant qu’elle, j’y serais sûrement arrivée plus tôt, au lieu de passer mes journées au lit avec mon ex. Enfin bref, c’est fait maintenant… » Quand elle plonge dans ses réflexions, Fanny se mordille les cuticules de son pouce droit. Elle observe Raphaëlle qui se penche de tout son corps pour attraper la besace qui a accidentellement glissé derrière le canapé. Elle se dit qu’autrefois, elle pouvait, elle aussi, se contorsionner comme un élastique, son front touchait ses genoux, même à froid. Mais depuis trois ans, quand elle s’attelle à des étirements — seulement quand elle y pense, une fois sur trois, et avec toute la flemme du monde, pour garder la bonne conscience de ceux qui font « du sport à 31 ans » — c’est avec une pointe de détresse, mais aussi de tristesse, qu’elle constate ses doigts pendus à dix centimètres du sol. Elle se rassure à coup de « C’est normal, t’inquiète pas ! », c’est dans son caractère, ne pas se laisser abattre par ces conneries de magazines féminins. « La rupture avec Maro m’a faite vieillir. T’imagines, sept années parties en fumée, c’était tellement brutal, tu te souviens ? C’est là que j’ai perdu des cheveux, beaucoup de cheveux, par poignée… Et puis ma souplesse. Pendant des mois, j’avais hyper mal aux articulations, comme de l’arthrose. Mais bon, c’est pas si grave, c’est juste psychosomatique, tu vois… »

Fanny se souvient de son enfance en me récitant les différents lieux-dits par lesquels elle est passée tant ses parents ont souvent déménagé. Lisieux, Marciac, La Baule, La Couronne, Béziers, Les Arcs, Montmorency, et j’en passe. Ils auraient bougé plus de dix fois en huit ans, près de quinze fois en vingt ans. À la fin, ils avaient ralenti la cadence, aboutissement de la carrière de son père. Tout ce mouvement lui avait néanmoins donné cette hyper-sociabilité mêlée à une étrange hypersensibilité : « Il fallait que je me fasse de nouveaux amis à chaque rentrée, en sachant déjà qu’on finirait par repartir bientôt. Alors je foutais rien en classe et je m’amusais à faire des rencontres. À me faire des copines, un tas de copines, le plus vite possible… Après quoi, je rentrais chez moi, et je chialais. » Elle ne sait toujours pas comment elle a réussi à obtenir son bac littéraire tant elle s’est trouvée être trimballée à droite à gauche jusqu’à ses seize ans. Peut-être en partie grâce à la poésie qu’elle a découverte sur le tard et dévorée comme celui qui veut rattraper ce dit retard. Mais très certainement aussi parce qu’elle est, de toute évidence, surdouée — le classique de la gamine au QI trop élevé qui est à la traîne, toujours dans les derniers, blasée.

Elle avait été une enfant à la fois marginale et excentrique, on ne savait jamais par quel bout la prendre puis la maintenir. Elle tapait des crises, trop souvent, révoltée. Elle aimait claquer des portes. L’absence de ses parents près d’elle, l’absence de frère ou soeur, lui avaient appris à s’ennuyer et à se divertir comme elle pouvait. Elle s’était ainsi inscrite de sa propre initiative au club de patinage artistique à l’âge de dix ans, et avait remporté plusieurs médailles en compétition nationale. C’était là que ça avait commencé. Son attirance pour les autres, ceux qui sont différents, elle le décelait sans parvenir à son jeune âge à poser un mot dessus. D’abord son prof de patin, qu’elle côtoyait plusieurs fois par semaine. Cyril, il s’appelait, coupe au bol de cheveux couleur ébène, le visage parsemé de taches de rousseur. Il trimballait sa bouille, avec sa moue très rouge, et ses yeux sombres, il la taquinait souvent, il l’adorait. Pourtant, clairement, Cyril était gay : Fanny avait du béguin pour lui. Non pas pour lui, en tant que sexe opposé, mais lui en tant que personne qui s’affranchit des carcans de la société, qui vit à fond sa propre liberté. Quand l’entraînement touchait à sa fin, Fanny remarquait un autre jeune homme qui venait attendre Cyril, assis sur les gradins. Ils repartaient ensemble.  Elle s’est aussi souvent sentie jalouse, à cause de leur proximité. Jalouse puisque attirée. Fanny n’en avait encore jamais parlé à quiconque : « Moi-même j’ai du mal à saisir, tu vois, c’est floue, cette période… Je sais que je n’étais pas amoureuse de lui, mais putain j’avais mal au ventre à chaque fois que son mec déboulait. J’avais envie d’être ça, moi aussi, ce truc que tu voyais nulle part, deux mecs ensemble, quoi.
— Raconte-moi ton premier flirt.
— Ah, ça a été pour une nana, fait-elle en souriant. En classe de CM2. Je m’en rappelle encore, Anne-Cécile. On ne peut pas oublier le prénom d’une personne qui nous fait cet effet. Donc on s’était tous rendu en salle de projection. Ils avaient installé plusieurs rangs de chaises, et je m’étais assise par hasard juste derrière elle. Le film commence, on éteint les lumières, noir complet, et d’où je suis, bien entendu, j’assiste en première loge au début d’une complicité entre elle et son voisin. Ils ont commencé à créer ce jeu, qu’ils ont fait perdurer pendant toute la séance : celui qui se sent fatigué peut s’appuyer sur l’épaule de l’autre, puis quand l’autre se fatigue, les rôles s’inversent. Donc ils faisaient ça, comme ça, en ping-pong, et vas-y que je te touche l’épaule avec ma joue, puis tu me touches l’épaule, puis on échange encore… j’étais verte. Déjà, parce que je pouvais pas suivre le film, mais surtout, et c’est là que j’ai compris qu’il y avait un truc qui tournait pas rond chez moi, c’est que j’avais envie d’être à la place du garçon. Et de jouer avec Anne-Cécile. J’avais envie qu’elle pose son visage contre mon épaule.
— Tellement lesbien.
— Pfff, je sais !
— T’as fini par l’embrasser ?
— Un peu brusquement, mais oui. On était dans la cour, on s’amusait à l’écart, ou on discutait. Je me souviens pas grand-chose sauf que j’étais éperdument hypnotisée par elle. A moment, ça m’a pris, je l’ai agrippée par le cou et je l’ai comme ça tirée vers moi pour la forcer à m’embrasser. Elle m’a repoussée, violemment avec ses deux mains, elle était sous le choc, tu parles, elle trouvait ça dégueulasse. Ensuite, elle m’a complètement ignorée, j’aurai même pas été invitée à son anniversaire.
— Et la première consentante ?
— A ton avis ?
— Dis-moi.
— Maro, bien entendu, qu’est-ce que tu crois… »

Fanny a souffert lentement et en silence de leur séparation. Même après toutes ces années, elle ne s’est pas encore bien remise. Elle joue le faux-semblant, que ça va, j’y pense plus, je trace ma route, j’excelle — je n’ai jamais eu besoin de toi. Mais après quelques verres, Maro se loge dans ses pensées, confortablement, et lui donne du fil à retordre. Fanny doit faire attention à sa consommation d’alcool, elle sait combien elle peut se perdre dans sa douleur quand elle picole trop. Quatre verres, soit une demi-bouteille, toujours avec des amis, toujours pour le dîner, limite ultime. Sinon elle bascule dans l’obscure, et ça, elle ne veut plus l’explorer.

Fanny fréquente Jean, une productrice originaire de Montréal qui a perdu son accent depuis qu’elle s’est installée en France, il y a quinze ans. Leur rencontre s’est faite presque immédiatement à la suite de Maro, à peine quelques mois, d’abord pour combler un vide, calfeutrer sa peine, ensuite parce que Jean s’est montrée attentive. Et fun. Très fun. Il y avait quelque chose de moins cérébral, de plus simple, de gai, ce qui a tout de suite plu à Fanny.
Jean lui a ensuite dégoté un poste à la télé, pour une émission diffusée sur une chaîne satellite, qui ne payait pas de mine mais a commencé à lui rapporter un peu d’argent et une petite renommée. Avant, Fanny postait des vidéos d’elle sur un compte Instagram « Dear Deer Queer » dans lesquelles elle donnait des conseils pour s’affranchir, et comment mieux accepter son homosexualité, elle parlait de sa période drag queen, de ses expériences diverses. Pendant un temps, les associations LGBT en ont fait leur petite coqueluche, sur les devants des chars et des plateaux télévisés. Elle maîtrisait tout : elle savait comment parler, elle savait comment répondre. On l’invitait chez Ruquier, Laure Adler, Augustin Trapenard lors d’une matinale avec d’autres blogueurs, à une table ronde en compagnie d’Arnaud Viviant dans l’émission le Masque et la Plume. Elle n’était pas même un petit nom dans ce milieu, une poussière qu’on évincerait vite, mais elle aimait cette sensation : se lever chaque matin pour se consacrer à sa microscopique, pour l’heure, quoique importante révolution. Elle militait comme elle pouvait.
Depuis elle a évolué, se dit-elle, d’Internet à la cour des grands, maintenant, c’est elle la présentatrice, c’est elle qui choisit ses invités. Parfois elle se demande si elle ne devrait pas se donner un look plus androgyne, se couper les cheveux comme Stewart ou Delevingne. Ça lui irait bien. Mais surtout, ça la rapprocherait de son icône du petit écran, Ellen DeGeneres, dont elle voudrait en devenir la version française.
« Quand je regarde ce que fait Maro, sincèrement je me dis qu’on a bien fait. On était clairement différentes, elle est beaucoup trop antisociale, trop refermée sur elle-même, sur ses angoisses…
— Fanny, doucement…
— Non, sérieusement, coupe-t-elle, j’en serais pas là si on était restées ensemble.
— Tu en serais où, alors ? » Mais Fanny ne me répond pas, elle pose la main sur son téléphone : une idée lui parcourt l’esprit, aussitôt oubliée, tant pis, ça sera pour un prochain tweet.
« Tiens d’ailleurs, continue-t-elle, je voulais savoir, Maro est au courant que tu m’interviewes et qu’on va se retrouver dans le même film ?
— Alors, elle ne veut pas parler de toi, mais elle n’a pas mentionné de te censurer.
— Tu devrais lui dire…
— Ouais, et bien, on verra, j’ai encore pas mal de matière à tirer d’elle, je voudrais pas qu’elle se braque… Bon, tu en serais où, si vous étiez encore ensemble ?
— A mon avis, pas plus loin qu’il y a trois ans… Dans cet appartement à Stalingrad, avec notre chat, qu’elle a d’ailleurs encore vu que je me suis barrée du jour au lendemain. Je travaillerais toujours chez 20 minutes après mon stage, ou peut-être qu’Arte aurait enfin répondu à mes candidatures, t’imagines, même en passant par la rédaction où je connais les deux directeurs, c’est une tannée pour décrocher un rendez-vous. Bref… Qu’est-ce qu’on ferait d’autres ? On sortirait parfois danser chez Moune, Rosa Bonheur, mais bien évidemment que en été, puisqu’elle déteste le froid et préfère rester cloîtrée à la maison de novembre à mai. Sérieux, elle était tout le temps au lit, anti-sociale comme je dis. OK, je sais, ça a été un truc que j’ai aimé, au début avec elle, on ne voyait personne, on faisait l’amour tout le temps, on avait nos soirées-séries, L Word forcément, on se commandait sushi, viet, ou libanais, et ça nous suffisait, on se suffisait à nous-mêmes… C’est dingue quand j’y pense le temps qu’on a pu passer toutes les deux, doigts liés, rien qu’elle et moi. Franchement, ça n’est pas vivable, pas ad vitam aeternam quoi ! Au bout d’un moment tu pètes un câble et…
— Attends, Fanny, t’emballe pas, on perd le fil, là. Tiens-toi à répondre aux questions s’il te plait.
— Tu crois que je pourrais avoir un droit de regard avant la diffusion ?
— Merci pour ta confiance, depuis le temps !
— Je t’apprécie beaucoup, Julia, vraiment. Mais tu restes avant tout l’amie de Maro. J’ai accepté de participer à ton documentaire parce que, déjà, ça me fait très plaisir, mais aussi parce que je t’apporterai de l’audience. Et je voudrais que tu me rendes un service en retour… »
Taciturne, j’attends qu’elle continue. On se fixe intensément, tandis qu’elle triture un morceau de papier entre ses ongles, le pliant, le froissant, le dépliant. Enfin, elle finit par me dire d’une voix réfléchie, posée, comme si elle avait répété ce moment plusieurs fois jusqu’à notre rencard :
« Est-ce que tu pourrais lui parler de moi s’il te plait. Dis-lui que j’ai bien changé, que je semble épanouie… Voilà, dis-lui que je me suis calmée, que je tape moins de coke, que je travaille vraiment dur. Dis-lui que j’ai un cul d’enfer, ça la fera rire. Enfin, trouve quelque chose pour que ça fasse tilt chez elle, qu’elle veuille me revoir, au moins pour voir, au moins une fois… Oui, c’est pathétique, je sais… Tu veux que je te dise, parfois, quand je passe à la télé, secrètement au fond de moi, j’espère qu’elle mate et qu’elle morfle devant son poste.
— En gros, si je comprends bien, tu veux que je trouve un moyen de te la ramener ?
— Ouais, sinon pas d’interview, fait-elle en souriant.
— Tu me fais du chantage, là, Fanny.
— T’as besoin de moi, ta prod ne donnera rien pour ton film sans une petite célébrité en guest.
— Ma prod, c’est ta meuf, je te rappelle…
— Raison de plus pour pistonner.
— OK, je trouverai quelque chose. Genre, une soirée où vous serez forcément là toutes les deux.
— Ton anniversaire.
— Non, pas mon anniversaire. Elle m’en voudrait à mort, sur ce coup-là. Ne t’inquiète pas, je vais y réfléchir, mais ne me mets pas de bâtons dans les roues. On commence, et crois-moi, tu l’auras ta Maro, rien que pour toi.
— Merci, Julia.
— Ne me remercie pas puisque, apparemment, je n’ai pas vraiment le choix. Bon, je vais recommander une bière. La même chose pour toi ? »
De loin, depuis le comptoir, parmi les autres clients du bar, je vois Fanny affalée contre le dossier de sa chaise en train de doucement défaire ce chignon qui lui tire le front et les tempes, glissant les épingles une à une entre ses lèvres. Elle passe les mains au milieu de sa tignasse qui retombe en boucles épaisses sur ses épaules. Elle est belle comme ça, je pense, quand elle n’est pas dans le maintien de son corps, quand elle n’est pas dans le contrôle de son visage, quand elle oublie qu’elle n’a besoin de rien pour être dûment contemplée.

chapitre 1 : Maro

Du souvenir de son enfance jusqu’à ses quinze ans, Marianne Rouvière a dû composer avec ce corps perçu comme, à peine rondouillet du point de vue de sa mère, trop enrobé par celui de son père, et gros si on s’en tenait à ses camarades de classe. Sur une série de photos qu’elle a faite défiler sur son portable, j’ai reconnu au milieu de ce visage joufflu sa paire d’yeux de biche qui nous fait encore aujourd’hui tous craquer. Pour le reste, depuis tout avait changé.

Marianne est née à la fin des années 80 dans un bourg situé à quelques kilomètres de Limoges, et a grandi près de ce qu’elle appelait autrefois La Ferme Aux Vaches, laquelle s’est ensuite avérée être en réalité une usine d’abattage. Marianne connaissait par coeur le parfum de la boue, l’horizon de cendre qui se formait en nuage, et ne craignait pas la vue du sang. Parfois, en contournant La Ferme, on marchait sans faire gaffe dans des rigoles rouges qui s’échappaient d’énormes tuyaux de fer jusqu’aux égouts. Puis des égouts jusqu’aux berges de la Vienne. Il était formellement interdit aux enfants de s’y baigner.
Marianne a vécu avec sa mère et son petit frère, Thibault —qu’elle surnomme encore Titi « C’est débile mais même à 30 ans, j’arrive pas à l’appeler autrement… » Son père avait fait cinq années de prison avant d’être, à sa sortie, repêché par une association chrétienne, puis de vivre avec eux, en autarcie, dans la paix du Christ, au fin fond de la Picardie. Elle ne l’avait pas vu depuis ses douze ans. « Il crèche dans cette maison avec d’autres mecs comme lui, qui n’ont pas été clean, tu vois, et je sais pas ce qu’il fout de ses journées, ni comment il paye sa bouffe, ou son téléphone avec lequel il m’appelle trois fois par an. Un jour, si je change de numéro, je te promets qu’il sera le dernier au courant. » Elle savait aussi que s’il la croisait par hasard, il ne la reconnaitrait pas. « C’est peut-être la raison de ma métamorphose, qui peut perdre dix kilos en un été ? » Elle avait fondu, tel un sorbet au soleil, en se privant de nourriture pendant deux mois, ne buvant que des jus, du thé glacé. Elle avait aussi commencé à fumer, Camel bleu, ce qui lui coupait encore aujourd’hui facilement l’appétit.
« Quand j’étais petite, on m’appelait Limousine, parce qu’à Limoges, la vache marron c’est une limousine. Alors ça les faisait rire, parce que la limo c’est aussi la bagnole. Comme si « beauté » signifiait « obèse » et qu’on t’appelait beauté à longueur de journée, tout en sachant que ça n’était pas pour la joliesse de tes formes… Un enfer. »
Marianne détestait son prénom, on devait simplement dire Maro. « C’est le nom d’une araignée qu’on trouve en Russie et moi, voilà, j’aime bien les Russes. » Elle avait décidé d’apprendre le cyrillique à la fac pour se donner cette contenance qu’elle n’avait jamais réussi à acquérir avec une guitare —elle jouait très mal— ou en récitant sur le bout des doigts les conflits historiques depuis le XVe siècle en France —barbant. Le Russe, au moins, ça lui donnait une touche d’exotisme mêlée à ce flegme enivrant propre aux contrées sibériennes. Maro n’était pas allée plus loin que deux années, et si elle ne se souvenait pas de grand-chose, elle continuait de répéter « Kak tibia zavut ? » en laissant paraître beaucoup d’émotion dans ses prunelles, et en appuyant sur les consonnes, ce qui lui donnait un fort accent, comme dans ces films en noir et blanc. Elle voulait surtout montrer qu’elle n’avait pas un cheveu sur la langue mais qu’elle était marquée par, d’il y a très longtemps, quelques origines slaves.

Maro s’était installée à Paris alors qu’elle n’avait pas encore 19 ans, mais déjà 18 donc c’était l’heure de partir, avec seulement cent balles sur son compte bancaire. Une amie d’amie de sa mère a pu l’accueillir le temps qu’elle se trouve un toit, mais pas plus d’un mois puisque son fils reviendrait du service militaire et qu’il récupèrerait sa chambre. Maro se souvient de s’être d’abord sentie hyper embarrassée, sur ce lit une place aussi dur que la pierre, entourée de vieilles affiches de propagande et d’étagères à trophées, de livres obscurs, comme celui sur la chasse à courre française et allemande (Jagd) avant 1952.
Mais elle avait finalement réussi à y faire abstraction, tant la vie dehors était une échappatoire, révolution qui s’installait dans son coeur : elle embrassait une fille pour la première fois, déjà la semaine qui suivait son arrivée.
« Léa… Petite blonde, petit cul, petite bouche, toute jolie. Je dis ça comme ça maintenant, sauf qu’à l’époque, je faisais pas la fière. Quand elle m’a prise par la main, j’ai réagi comme si de rien n’était, mais au fond, j’étais tétanisée, paf, un vrai glaçon au milieu du bide. On s’était rencontrées à la Loco, un ancien club à Pigalle qui a été remplacé par La Machine, je crois. Je sais pas comment j’ai pu me retrouver là-bas, je connaissais personne à Paris, j’avais aucun ami, alors j’image que j’y suis allée seule… On a fini par se choper sur la piste de danse, le gars aux platines était le sosie de Carl Cox. »
Elle remue frénétiquement ses jambes sous la table pour contrer le froid qui s’engouffre dans son jean. L’hiver n’a pas réfréné notre dépendance à la clope, on s’est installées en terrasse, en plein vent.
« Et il s’appelait comment ton tout premier flirt ? » je lance, tandis qu’elle sirote son café en maintenant la tasse entre de petites mains aux ongles un peu rongés. Elle écarquille des yeux d’étonnement.
« Mon premier flirt ? Mec ou fille ?
— Bah, le premier flirt. Mec, si c’est mec, oui.
— Tu veux connaître le prénom du mec ? Je croyais que tu me donnais cette interview parce que j’étais lesbienne, qu’est-ce qu’on s’en fiche, de l’hétérosexualité ?
— Il me faut les deux, pour bien comprendre. Réponds, s’il te plait, Maro…
— Y a rien à comprendre. Je savais, je sais depuis toujours que j’aime les femmes. Sauf que dans le Limousin, c’était pas possible pour moi, t’imagines bien ? C’est ambiance hameau, y a des commères qui guettent à chaque coin de rue. J’ai pu vraiment m’éclater une fois débarquée à Paris. Vive la ville, putain !
— Tu veux pas commencer par me donner un prénom ?
— Fabian, avec un « A », Fab-ian. Voilà, t’es content ? »
Maro qualifie le féminin au masculin, et le masculin au féminin. Elle me croit « content », elle se dit « fou », elle le trouve « chiante ». Je lui demande de développer ce qui la fait méchamment souffler :
« Je sais plus… Il venait du village voisin, on avait été au lycée ensemble, il fumait beaucoup de shit, le week-end il travaillait avec son père, dans son atelier de cuir. J’aimais bien nos discussions, même s’il était à l’ouest, il y avait quelque chose de sympathique qui se dégageait de lui, genre le mec qui fera jamais de mal à une mouche. Et puis, un soir il m’a demandé si je voulais venir le rejoindre histoire de « s’en griller une ». J’ai fait le mur, pas par la fenêtre de ma chambre mais par la porte d’entrée, tranquille, ça a d’ailleurs été le moment le plus étourdissant de toute cette nuit, j’avais la poitrine qui battait à dix milles de partir de chez ma mère sans le lui dire. Je l’ai retrouvé à sa voiture, on s’est installé directement sur la banquette arrière et voilà. On n’a même pas eu à se dire salut, enfin si, peut être un mini salut, mais franchement, c’était tout. On l’a fait comme ça, sans parler, sans s’embrasser, parce qu’on voulait voir, ne pas sortir du lycée en étant chacun encore vierge. En plus, quand tu vois toutes les nanas de ta classe qui se font déflorer l’une après l’autre au fil des mois, je te promets, ça fout les boules.
— Comment ça, qu’est-ce qui fout les boules ?
— Elles changent… Mais ça se joue à peu, c’est un truc très fragile dans la façon de parler, ou de bouger, ou de rire. Je sais pas, elle changent quoi…
— Bon, et après, t’es rentrée chez toi ?
— Non, même pas ! On s’est endormi comme deux idiots dans sa caisse. C’est le froid qui nous a réveillés, vers 4 heures du matin, et je suis revenue à la maison complètement engourdie, congelée. Je suis tombée malade, une grosse grippe. Ensuite, j’ai passé mon bac, puis je me suis barrée. On s’est peut-être vite fait recroisés dans les couloirs du lycée, mais on aurait à peine échangé un regard à mon avis. Voilà, y en pas eu d’autres, il a été le seul. Tu la tiens ton intro ? On peut passer au chapitre suivant maintenant ? »
Elle écrase son mégot sous sa basket et, claquant d’une main le revers de la table, s’exclame soudain :
« Nan, en fait c’est moi qui vais driver cette interview. Comme ça, pas de surprise.
— Maro…
— On va parler de ma mère. »
Et elle me fait un clin d’oeil, du style, on se comprend, tu la connais ma mère, sous sa casquette bleue New York, édition limitée de chez Colette, qu’elle s’est faite offrir en nous faisant comprendre que ça serait bientôt son anniversaire, un ami avait lancé une cagnotte virtuelle, je me souviens avoir participé en me faisant la réflexion qu’on était vraiment une société nourrie par le mensonge éhonté, mais pourquoi je participe à ça, moi ? Maro ne gagnait pas immensément sa vie —elle bossait à l’accueil d’un vieux cinéma de Montparnasse—  mais elle aimait les fringues chères. Son banquier, tout comme sa mère, l’avait dans le collimateur depuis des années.
« Elle a toujours su que j’étais gay. Quand je me suis confiée, plus tard, sur mon coming out, elle a simplement levé les sourcils, comme pour dire, quoi moi ? Je le savais depuis le jour où t’es sortie de mon ventre, pourquoi ? Ah, parce que toi, tu ne t’en doutais toujours pas ? J’étais médusée, je croyais qu’elle allait s’énerver, crier, peut-être même se mettre à chialer… Je m’étais préparée, tu vois, j’avais hésité pendant des mois. Quand le lui dire, comment… Alors qu’en fait, elle était déjà au courant, avant moi. Alors pourquoi on ne m’a rien dit, pourquoi personne ne m’en a parlé quand j’avais dix piges ? »

J’ai rencontré Maro lors de l’inauguration de la salle de concert du Palais de Tokyo. On y donnait une soirée un peu chiante, je vaquais au bar, elle est venue me draguer avec sa belle voix et ses petits bras qui soudain m’entouraient, ses cheveux courts qui balayaient son front. J’ai freiné son ardeur en mentionnant une petite amie que j’avais alors —et que je n’ai plus— elle m’a répondu, sur un ton taquin : « Je le savais, je le savais… » Quand Maro est ivre, elle devient ce personnage farfelu, anti-thèse de nos habitudes, qu’on aime avoir près de nous sans qu’à la longue elle ne puisse nous fatiguer. Parce qu’elle sait s’éclipser quand il le faut, quand elle-même s’affaiblit de sa propre personne. Quand elle se retrouve trop crevée d’avoir trop bu.
« Sincèrement moi, je m’en fiche, je te dis tout, Julia… Mon enfance, mes conquêtes, mon amour pour Leonard Cohen, ce que je bouffe le dimanche soir, mon parti politique, la teuf à Paris, Tinder, et j’en passe. Mais s’il te plait, pas une seule question à propos de Fanny, j’en ai assez parlé, et on l’a assez vue aussi.
— T’es restée sept ans avec elle, je ne sais pas comment on va pouvoir éviter le sujet.
— Tu évites, voilà tout.
— Mais on va pas parler de Leonard Cohen, ça n’a pas de sens.
— Si. Bien plus que tu ne le crois, d’ailleurs. 
Alors je t’écoute, c’est quoi tes questions. En plus j’ai pas l’après-midi, là, il faut que j’aille nourrir Féline, la chatte de Bérénice. Elle s’est barrée en vacances pour trois semaines, à Bali. Mais bon, elle a une très bonne herbe à fumer, un bel appart’ plein sud, alors je squatte une petite heure en attendant que la minette finisse sa gamelle. »
Maro me fixe de son visage jalonné de sourcils très dessinés qu’elle n’épile plus depuis trois ans, et cette peau douce comme un coton qu’elle n’hydrate plus, encadré de ces cheveux qui ondulent sur ses épaules et qu’elle ne coupe plus, ne colore plus. « Nature peinture ! » Maro en a eu marre. Quand Fanny s’est barrée, elle a voulu une nouvelle fois changer.

« Il va raconter quoi, ton documentaire, au juste ?
— Je devrais pas te le dire, Maro.
— Je cafterai rien, promis, une tombe. »
J’ai du mal à la croire, pourtant…
« Tu te souviens, l’hiver dernier, Moussa et Lorenzo ? je finis par lui demander en rallumant une cigarette.
— Comment je pourrais oublier ? Bah oui… Quelle histoire, putain…
— Ça me travaille encore, beaucoup trop. Pour moi, qu’un truc pareil puisse se passer, à notre époque, c’est à peine croyable. J’ai envie de faire un film sur eux, en partant de cette histoire et que ça englobe toute notre culture queer. C’est hyper d’actualité. Mariage pour tous, tabou inter-génération, sexe coke et electro. On en parle mais au final, qu’est-ce qu’il se passe ? On sent qu’il y a un vrai malaise, chez beaucoup de jeunes, trop de non-dits. Il faudrait un choc de nos cultures, que ça change réellement, en profondeur. On en est loin, je sais, mais j’aimerais que des jeunes voient mon film et n’aient plus peur d’eux-mêmes.
— Il a tué son mec de vingt-sept coups de couteau, Julia…
— Je sais, il a pété les plombs, ça relève du crime passionnel. Ça peut tous nous arriver.
— Donc si je te suis bien, tu m’interviewes pour savoir comment ça se fait qu’on ne se soit pas entre-tué avec Fanny ?
— J’ai besoin d’avoir les ficelles de votre passion, ce qui vous à amener à vous battre, à en venir aux mains. Parce que ça arrive plus souvent qu’on ne le croit, surtout dans les couples lesbiens.
— C’est non, j’en parlerai pas.
— T’as tout le temps pour revenir vers moi, Maro, je suis vraiment pas pressée. Réfléchis. Réfléchis vraiment. Pense à Mouss. Mais pense à Lorenzo, aussi… »
Je paye les cafés puis reviens vers elle pour lui taper une bise. Elle se recule, tire une grimace, pour montrer son désaccord, pour dire que j’exagère, dépasse les bornes. Moussa et Lorenzo, quoi. C’est trop tôt. Je sais qu’elle se dit ça.

Maro me rappellera quelques jours plus tard : « Tu gonfles avec tes petites phrases à la noix. Je ne fais que cauchemarder à propos de Lorenzo depuis plus d’une semaine maintenant ! » enfin décidée à parler à ma caméra.

 

 

 

extrait du chapitre 1 : Maro

Pour vous mettre l’eau à la bouche, et en attendant lundi, voici un court extrait tiré du premier chapitre. Il porte sur Maro, un personnage que j’affectionne terriblement : marginale, introvertie au quotidien, mais qui se trouve avoir une belle répartie avec ses amis. Bonne lecture et on se donne rendez-vous semaine prochaine pour en lire davantage !

Maro s’était installée à Paris alors qu’elle n’avait pas encore 19 ans, mais déjà 18 donc c’était l’heure de partir, avec seulement cent balles sur son compte bancaire. Une amie d’amie de sa mère a pu l’accueillir le temps qu’elle se trouve un toit, mais pas plus d’un mois puisque son fils reviendrait du service militaire et qu’il récupèrerait sa chambre. Maro se souvient de s’être d’abord sentie hyper embarrassée, sur ce lit une place aussi dur que la pierre, entourée de vieilles affiches de propagande et d’étagères à trophées, de livres obscurs, comme celui sur la chasse à courre française et allemande (Jagd) avant 1952.
Mais elle avait finalement réussi à y faire abstraction, tant la vie dehors était une échappatoire, révolution qui s’installait dans son coeur : elle embrassait une fille pour la première fois, déjà la semaine qui suivait son arrivée.
« Léa… Petite blonde, petit cul, petite bouche, toute jolie. Je dis ça comme ça, maintenant, mais à l’époque, je faisais pas la fière. Quand elle m’a prise par la main, j’ai réagi comme si de rien n’était, mais au fond, j’étais tétanisée, paf, un vrai glaçon au milieu du bide. On s’était rencontrées à la Loco, un ancien club à Pigalle, qui a été remplacé par La Machine, je crois. Je sais pas comment j’ai pu me retrouver là-bas, je connaissais personne, j’avais aucun ami, alors j’image que j’y suis allée seule… On a fini par se choper sur la piste de danse, le gars aux platines était le sosie de Carl Cox. »
Elle remue frénétiquement ses jambes sous la table pour contrer le froid qui s’engouffre dans son jean. L’hiver n’a pas réfréné notre dépendance à la clope, on s’est installées en terrasse, en plein vent.

Avant propos

Souvent quand on me demande de me définir, j’ai du mal à m’expliquer.

J’aime les femmes. Et pourtant beaucoup de mes (très courtes) relations ont été avec des hommes. Par dépit, par ennui, sinon pour la recherche introspective de moi-même. Quand je fréquentais des hommes, je devenais la Julia qu’ils espéraient, leur fantasme, ça me fatiguait. Cette facette que je devais toujours montrer de la femme sensuelle et muette me désolait. Je n’ai jamais pu être naturelle en leur compagnie. Alors que dans l’intimité, je suis plutôt douce timide et drôle. Dans la vie de tous les jours, je crois être simple et bosseuse.

Depuis toujours, quand je vois deux femmes ensemble, dans un film, la rue, sur les bancs de l’université, je ressens ce qu’on appelle un peu mièvrement des papillons dans le ventre. Quand j’embrasse une fille, aussi.  L’hétérosexualité, quant à elle, me donne aucun frisson.

J’ai vécu deux longues histoires homosexuelles, de plusieurs années chacune, de vrai passage en forme de bloc dans ma vie, des tunnels dans lesquels je me sentais prise, enfin réelle. On m’a souvent définie comme bisexuelle. Je n’ai jamais aimé ce terme. Parce que pour moi, ça voulait dire voguer à mon envie entre homme et femme et avoir le même plaisir. Ce qui ne s’est jamais produit. Avec les hommes je cherchais la concurrence, la chasse. Avec les femmes, notre proximité, nos amours et ressemblances, la douceur et les mots. Non, je ne suis pas Bi. Je suis Queer. Et non ça n’est pas bizarre de penser ainsi. De vivre ainsi.

Aujourd’hui, je me sens plus affirmée dans mon homosexualité, j’ai confiance en moi et en mes décisions. Parfois, j’ai l’impression de revivre mon coming out, mais avec plus de foi et hardiesse. Je vais vous raconter l’histoire de cette quête de soi, de ces perditions et résolutions. Il y aura Maro, Fanny, Raphaëlle, Moussa et Lorenzo. Et puis moi, avec mes rencontres, au milieu de ce joyeux bordel d’amour et de passion.

nota
Longtemps, le terme bisexualité a utilisé pour définir une attirance éprouvée envers les deux sexes, en sachant que le degré d’attirance envers l’un ou l’autre sexe peut très largement varier. Depuis quelques années, il devient un terme parapluie :
« La bisexualité est un terme parapluie qui regroupe différents termes comme, entre autres, l’homosexualité, la pansexualité, la polysexualité qui désigne de manière globale le fait d’être sexuellement et/ou romantiquement attiré par plusieurs genres, avec une préférence, ou non, pour certain genre. »
— Conférence Queer Week « Où en est la bisexualité aujourd’hui ? » Sciences Po, mars 2018